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Partage d'Evangile

Hommage à sr Scholastique pour la veillée de prière

6 Mai 2015 , Rédigé par Sr Thérèse-Marie

Hommage à sr Scholastique pour la veillée de prière

Chère sr Scholastique

Voilà, nous t’avons obéi… oui, oui, tu te souviens, quand sr Columba a essayé de te faire rester sagement au lit, à cause de ton épaule cassée, tu as répondu : - c’est cassé ? sr Columba a confirmé : - oui ! alors tu as répondu du tac au tac : -alors ramassez les morceaux et portez-les à l’Église. Alors voilà, en ce jour nous avons recueilli ton corps, nous l’avons apporté à l’Église, pour te confier tout entière au Seigneur de tendresse.

Quand une vie de quasi 100 ans s’achève, il est tout simplement impossible de tout dire… De plus je n’ai connu de ces 100 ans que le dernier tiers. Je ne puis qu’évoquer quelques facettes de celle que tu as été pour nous au long des jours ! Voilà l’introduction qui me vaudra, j’espère, ton indulgence, et qui est invitation pour qui le souhaite à prendre la parole pour compléter, témoigner et rendre grâce en ce début de célébration.

De ta famille je ne vais pas longtemps parler. Tu as connu les temps anciens où l’éducation était parfois rude dressage, tu as connu la pauvreté qui exigeait un travail soutenu. Ton père travaillait dans l’industrie de la laine dans la région de Verviers, ta mère plutôt artiste a eu fort à faire avec sa ribambelle d’enfants. Vous étiez 8. Pierre et Claire sont partis en bas âge, Xavier à 20 ans. Parmi les autres, Marie est devenue fille de la charité de Gand, et Emma carmélite. Rosette est restée célibataire et Joséphine, mariée, n’a pas eu d’enfants. Tous ont gagné la patrie avant toi. Je suis sûre qu’ils étaient là pour accueillir leur presque centenaire de fille, de sœur. Tu étais donc ces dernières années, seule au monde pour ce qui est de la famille. Tu as accepté cette solitude, et tu as porté sur nous toute ton affection discrète mais réelle et profonde. Tu as fait des études d’institutrice, mais à vrai dire, tu ne te trouvais pas vraiment en cette tâche. La discipline tu savais te l’appliquer à toi-même, mais l’appliquer aux enfants, non. Il parait que c’était plutôt la foire.

Quand tu as frappé aux portes de la communauté ici, le 1er juillet 1942, en pleine guerre, tu as trouvé une communauté éprouvée, miséreuse, luttant pour que la jeune fondation puisse enfin démarrer. Au Père jésuite qui t’interrogeait sur ton aptitude à entrer en une telle communauté, tu as répondu que le travail ne te faisait pas peur… avec le recul des ans, personne ne contredira cette parole. Tu as partagé volontiers la devise de St Martin: je ne refuse pas le labeur. Je dirais même que tu l’as renforcée en : je réclame du labeur. Je me souviens qu’il t’est arrivé ces dernières années, quand le stock d’hosties était à son maximum, de venir frapper au bureau, en me disant que cela n’allait pas, qu’il n’y avait pas assez de travail pour toi. Et qu’il fallait respecter les aînées en leur donnant du travail. Le monde à l’envers ! Que diraient ceux qui aujourd’hui protestent quand on parle de mettre la pension à 67 ans ? Toi, tu as consenti, les forces de manquant, à cesser le travail à 98 ans !!! Il faut travailleril faut… impossible de compter le nombre de fois que cette expression est revenue sur tes lèvres. Tu te présentais toujours comme quelqu’un de faible,… mais en réalité ta force de caractère faisait de toi une insubmersible. Que ce soit dans la joie ou dans les larmes, s’il faut… il faut… ce simple petit impératif suffisait à te mettre en route… jusqu’au bout. Dans la fragilité où tu étais ces dernières semaines, tu t’inquiétais encore sans cesse de l’heure, et tu demandais la précision : c’est le soir ou le matin ?… et si nous répondions : le matin, nous savions ce qui allait suivre : alors il faut se lever… Mais, le temps de ta longue vie a été, pour toi, un temps pour fleurir… un temps pour goûter la joie, la reconnaissance, la saveur des choses.

Ces dernières semaines, tu répétais avec bonheur : on est bien dans le lit. Et tu ajoutais alors : celui qui a inventé le lit, c’est un bienfaiteur. Tu as raison, faudrait le canoniser. Remarque, c’est peut-être le bon Dieu, qui doit d’abord être canonisé, lui qui le septième jour se reposa de toute l’œuvre qu’il avait faite.

En communauté, tu as accepté toutes les missions, tu as travaillé à l’aviculture (rude métier, d’autres pourront en témoigner), tu as travaillé au vestiaire (je me souviens de l’essayage de ma première tunique, et des recommandations reçues. Tu avais un air un peu sévère : alors tu mets tes mains sous le scapulaire, tu ne sers pas trop ta ceinture pour ne pas user ta tunique trop vite, tu fais attention à ne pas t’asseoir sur le scapulaire, … bref, de quoi effrayer la gavroche que j’étais… et puis en finale, tu m’as dit avec le sourire : tu peux te regarder dans le miroir… et dans le miroir, je t’ai vue derrière moi, tu étais tout émue, écrasant une larme sur ta joue… ainsi tu cachais un cœur immense que j’ai eu bonheur à découvrir peu à peu.

Tu as tenu la comptabilité. Avec ton tempérament quelque peu anxieux, cette charge a pesé lourd pour toi. Mais avec ta droiture, ta précision, tu étais vraiment une as pour cette gestion. Tu te souviens du jour où tu as commencé à m’initier à la matière ? j’étais assise devant ton bureau et découvrais la planche à décalque… tu étais derrière moi, comme l’institutrice. Sr Agnès est arrivée à ce moment là… et tu lui as déclaré solennellement que j’étais un âne ! c’est vrai, la compta je n’y connaissais strictement rien.

Il y avait un autre personnage dans ton bureau de comptable… tu te souviens ? une statue du curé d’Ars avait atterri là… sans que je te connaisse de dévotion particulière à ce saint. Mais quel fou rire tu m’as offert, le jour où entrant au bureau, je t’ai trouvée lui faisant la leçon… tu l’avais mis au coin, car il y avait une erreur dans les comptes, et il semblait refuser de t’aider… tu étais quasi sûre que s’il était dans ton bureau il était certainement là avec toutes ses diableries. Il n’est sorti du coin qu’une fois la faute trouvée !

Un peu plus tard, toujours sous ta conduite, il m’a été demandé d’informatiser la compta. Là, avec l’ordinateur, je me sentais mieux… mais quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsqu’en fin d’année, je t’ai remis les comptes imprimés. Tu as tout vérifié à la calculette, avant d’oser te réjouir. L’ordinateur n’avait pas fait de faute, ô miracle !

Tu as eu l’art de fraterniser avec les « messieurs » de notre ASBL. Ils avaient plaisir à te voir, et avouons-le, à te taquiner. Comme tu aimais rire, cela t’allait bien.

Quand la tâche de comptable devint trop lourde pour ton âge (comprenez 80 ans !), tu t’es tournée vers les hosties, où tu allais quotidiennement. Parfois tu trouvais que nous, les jeunes, étions un brin souple avec le travail… mais nous savions aussi toute ton affection.

Le secret de ta longévité, est sans doute dans ton hygiène de vie : chaque jour, qu’il neige, tonne ou vente, un quart d’heure de promenade… et à un pas de militaire, tant que tes forces te l’ont permis. Au point que des jeunes ont cru que nous t’obligions à ce sport quotidien ! Quand par temps de verglas je t’ai demandé de ne pas sortir, tu as arpenté le cloître équipée de bonnet et écharpe, pour ne pas renoncer à l’exercice. Un jour tu as pris une canne… et puis une béquille… je me suis un brin demandé la fonction que tu leur donnais… la béquille tenue à l’envers semblait plus de l’ordre de la décoration… je me souviens de ce jour où je t’ai surprise risquant d’arriver en retard à l’office… tu as calé ta béquille sous ton bras, pour pouvoir courir sans cette entrave !

Mais le secret plus profond de ta longévité est ailleurs :

Oui, tu as si bien collé à la devise bénédictine traditionnelle, ora et labora, non seulement labora, mais au moins autant ora. Il faut souligner ton attachement à la prière. Tu es venue à l’office autant que tu l’as pu. Tu as chanté tant que tu as pu, parfois avec une voix de baryton… et si le son ne sortait pas toujours, toujours tu articulais chaque mot. Tu te souviens de ce jour récent, juste avant ta chute, où tu as soudain chanté avec moi le psaume soliste. C’était le psaume 136 et j’ai eu bien du mal à poursuivre, sachant combien en le chantant tu nous partageais tout ton désir que l’exil de cette terre prenne fin, que tu puisses enfin boire à la joie du Royaume.

Quand tu manquais l’office, tu le redisais seule, fidèlement, sans rien sauter. Régulièrement, tu me mettais un billet : je suis kapout, je ne saurai pas dire l’office. J’allais te trouver, te donner dispense. Mais rien à faire, tu n’as jamais accepté une dispense définitive. Tu pouvais juste accepter une dispense pour un office à la fois. Et encore… quand le dimanche plus spécialement, tu étais trop fatiguée pour venir à Vêpres, tu venais me le dire, ou tu envoyais une sœur me le dire… et il est arrivé plus d’une fois qu’une sœur vienne me trouver dans ma stalle pour dire que tu ne serais pas là… et s’arrêtait net en te découvrant déjà assise à ta place. Oui, une dispense demandée un quart d’heure plus tôt, ne te semblait plus juste après, et zou, il faut aller à l’office…

Tu ne nous partageais guère tes états d’âme ou tes élans de prière. Mais tu étais fidèle, et te voir, nous a souvent encouragées. Tu étais fidèle au chapelet aussi…. Même lorsque la tête par moment ne suivait plus… dis-moi, Marie t’a-t-elle accueillie avec une pt’t tasse di bollant café ?

Parfois tu venais me partager un texte qui te touchait, et c’était profond.

Tu as pris le temps de vivre, presque 100 ans, c’est un bail… alors ces derniers temps, tu as été comme une fleur qui s’épanouit et porte fruit. On aurait pu croire que la faiblesse, la fragilité allait faire de toi un poids pour la communauté, et quel sens aurait ta vie ? Rien de tout cela. Comme tu as œuvré à la vie de la communauté, en te donnant sans compter, comme tu as lutté pour assurer l’existence matérielle de la communauté, ainsi au soir de ta vie, tu nous as rassemblées en fraternité, tu nous as invitées toutes, sans le vouloir, à sortir de nous-mêmes, à nous donner à fond, pour t’accompagner jusqu’au bout. Et tu nous as laissé entrevoir la beauté de ton cœur, peaufiné au long des ans. Un minuscule bouquet de perce-neige ou de pâquerettes et pervenches, était pour toi l’occasion d’un émerveillement sans borne, et de reconnaissance. Si tu nous as souvent demandé l’heure, avec la précision du soir ou du matin ? si tu nous as souvent dit que tu étais kapoutkapout, pout, pout et parfois même super-pout, … le mot que tu as usé à fond, c’est merci. Tu l’as encore esquissé juste avant de partir dans un large sourire. Tu avais demandé la grâce de ne pas mourir sans avoir connu la joie… tu nous as montré la grâce reçue, d’une joie simple, profonde… tu es morte avec un tel sourire qu’il demeure gravé en mon cœur.

Pour parvenir à ce chemin, tu t’es longuement préparée. Tu as envisagé la mort, et tu as choisi de t’y préparer. Tu nous as laissé trace par ces multiples billets où tu as inscrit épîtres, évangiles, textes spirituels, pour tes funérailles. Nous n’avons eu qu’à les assembler, pour préparer la liturgie. Et tu as laissé quelques notes sur l’art de bien mourir, notes que tu avais prises d’un article du Père Fossion, Mourir de désir. Tu as noté trois étapes : s’abandonner dans la confiance, témoigner gratitude et pardon, partir en désirant. La mort peut être vécue comme un accomplissement humain où la personne mourante en se donnant, en s'abandonnant, livre aux autres le meilleur d'elle-même, comme tournée vers l'avenir. Tu as tant médité ce texte, que l’heure venue, tu es partie rayonnante, glissant un dernier merci sur tes lèvres.

Voilà je vais clore, dis-moi, ma chère sr Scholastique, ai-je assez articulé ? ai-je parlé assez fort ? as-tu souri ou même ri un brin ce soir? Ah j’aimerais que oui, car souvent tu disais : on ne rit pas assez. Et tu as développé en fin de vie un humour incroyable. Tu te souviens de cette nuit, où tu m’as demandé de te relever pour aller à la toilette, et ta tête tournait comme pas possible. Alors au lieu de te plaindre, tu as commencé à chanter de ta forte voix « cheval de bois, bois, bois… tourne tourne… » et dans ta marche tenant mes deux mains, tu as esquissé un pas de danse…

Ah ma sœur Scholastique, je suis heureuse pour toi que tu connais la joie de la Patrie… mais tu sais, nous, nous étions prêtes à fêter non seulement ton centenaire, mais le suivant avec… tu nous manques déjà !

Mais je te sais vivante, et je sais que tu vas veiller sur nous tous et toutes! Tu le fais déjà. Alors je te dis ce petit mot que tu nous as si bien appris : Merci ! Pour celle que tu as été, pour celle que tu es aujourd’hui et celle que tu continueras à être : MERCI

Sr Thérèse-Marie, pr.

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